Après avoir passé plus de vingt-cinq ans à enseigner la clarinette à la Haute école de musique de Lausanne, ce jeune retraité se consacre à une passion qui l’anime depuis sa jeunesse: la photographie du monde sauvage, à l’image de ce lynx. Portrait d’un homme qui s’engage pour le monde animalier.
«Elle est arrivée à fond la caisse car elle avait repéré un chevreuil et là, tout à coup, elle s’est aplatie. Elle attendait que le chevreuil s’approche car elle sait qu’il est beaucoup plus rapide. Il n’était plus qu’à quatre ou cinq mètres d’elle. Je me suis dit, c’est terminé pour lui. Mais il a été fulgurant et s’en est tiré.» Ce moment exceptionnel de rencontre entre un lynx femelle et un chevreuil, Frédéric Rapin le raconte avec émotion. à l’affût derrière un buisson, il a été témoin de toute la scène: fragilité et force à la fois, beauté d’une nature sauvage devant sa porte.
Voilà treize ans que le musicien est revenu vivre au pied du Jura, une montagne qu’il connaît comme sa poche puisqu’il a passé toute son enfance entre Champagne et Bonvillars, où son père était instituteur. L’homme frappe par sa simplicité et sa modestie, la chaleur de son accueil, sa bienveillance. La petite maison qu’il partage avec sa femme lui ressemble. Rien de clinquant ou de très tendance: des meubles en bois qui réchauffent, des fauteuils à l’ancienne dans lesquels on se pelotonne, et surtout des gravures et photographies animalières de la faune régionale qui donnent vie aux murs et attirent le regard du visiteur.
Une note, puis deux se font entendre : le son bien connu de la clarinette remplit la pièce. Frédéric Rapin, les yeux pétillants, le sourire aux lèvres, joue Vieille chanson française, de Tchaïkovski, un air à la fois doux et mélancolique. Le musicien vibre avec son instrument. C’est à 14 ans qu’il en est tombé amoureux, en écoutant un enregistrement du grand clarinettiste français Jacques Lancelot, chez qui il aura d’ailleurs l’occasion de faire des stages.
Progressant très vite, motivé par l’ambition de devenir aussi brillant que son idole, il étudie avec le professeur Claude Trifoni au Conservatoire de Neuchâtel, où il obtient un diplôme de capacité professionnelle, avec distinction.
S’ensuit une licence de soliste au Conservatoire de Lausanne, sous la houlette de Robert Kemblinsky. Après avoir été professeur aux Conservatoires de Fribourg et de Neuchâtel, il devient premier soliste à l’orchestre Musikkollegium de Winterthour, le plus vieil orchestre de Suisse, dont l’origine remonte au XVIIe siècle. Il a également enregistré treize concertos, de l’époque classique à l’époque contemporaine.
Son expérience, Frédéric Rapin la partagera ensuite pendant ses vingt-cinq années d’enseignement à la Haute école de musique de Lausanne, où il enseigne la clarinette et la musique de chambre, en adoptant une pédagogie imprégnée d’humanisme, héritage des valeurs de son père: «En tant que professeur, on a une grande responsabilité car on a un impact important sur nos élèves. Je me suis toujours attaché à leur donner, en plus d’un bagage solide au niveau technique, les outils pour qu’ils prennent confiance en eux. Ce sont souvent des gens très sensibles, traqueux, comme moi je l’ai été. Je voulais qu’ils aient une image positive d’eux-mêmes et pas seulement critique, qu’ils appréhendent le public comme un élément non menaçant mais aidant, un concert comme une situation stimulante plutôt que traumatisante. En bref, qu’ils utilisent leur sensibilité de façon constructive.»
Des conseils qui ont certainement porté leurs fruits, aussi en famille: sa fille, Véronique Valdès, cantatrice, est montée l’année dernière sur les planches du prestigieux théâtre La Fenice, à Venise, pour un opéra de Vivaldi. Une étoile montante.
Des étoiles, on en retrouve aussi dans les yeux de Frédéric Rapin quand on lui parle d’une autre flamme qui l’anime depuis sa jeunesse: la nature, dans ce qu’elle a de plus mystérieux, quand elle résonne de manière particulière en lui. «J’aime les ambiances matinales ou crépusculaires, une lumière un peu tragique avec des couleurs très denses qui s’assombrissent et me font penser à la musique romantique de Brahms. Les images et la musique s’associent dans mon esprit car elles sont complémentaires.»
Photographe animalier depuis de nombreuses années, il arpente les pentes du Jura pour aller à la rencontre de la faune qu’il abrite. Marqué dès l’adolescence par les écrits du naturaliste genevois Robert Hainard, il aborde le monde sauvage avec humilité: «Ce qui m’intéresse, c’est le banal dans son contexte avec une belle lumière, par exemple. Je ne vais pas aller à l’autre bout du monde pour photographier un oiseau rare.» Le banal peut-être, mais tout de même: rencontrer des lynx à plusieurs reprises, notamment une mère avec ses petits, n’est pas si ordinaire! «C’est un animal qu’on va souvent voir par chance, même si l’on connaît ses habitudes, qu’on repère ses traces. J’ai beaucoup appris grâce aux récits de Robert Hainard, dans lesquels il raconte ses observations. à deux reprises, j’ai vécu un véritable face à face avec cet animal qui se déplace de manière totalement silencieuse.»
Au travers d’expositions de ses photographies, en Valais, ou dans la région, comme à Bonvillars ou Grandson, ou encore lors de conférences, il souhaite avant tout sensibiliser les gens à l’importance de préserver la nature. «Le Jura est un lieu encore très sauvage, mais il est menacé de toute part, notamment par le projet des éoliennes sur ses crêtes, auquel je suis farouchement opposé, ou encore par l’abattage trop fréquent de vieux arbres.» Pour Frédéric Rapin, la nature n’est pas à disposition de l’homme.
Il cite d’ailleurs le naturaliste genevois à ce sujet: «Robert Hainard prenait l’exemple d’un fou qu’on enfermait dans une chambre avec un robinet qui coule. Si le fou éponge, le sage ferme le robinet. Nous, on ne fait que d’éponger. Je suis inquiet mais j’ai de l’espoir, nous sommes sur le fil du rasoir, à une époque charnière.»