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La boulangerie «Taillaule», c’est fini!
Le boulanger Taillaule a décidé de prendre sa retraite, usé par un métier astreignant dont il est toujours plus difficile de vivre.

La boulangerie «Taillaule», c’est fini!

3 avril 2025 | Textes: Jérôme Christen | Photo: Gabriel Lado
Edition N°La Région Hebdo No 5

C’est peu dire que c’est une page qui est en train de se tourner à Sainte-Croix avec la fermeture de la boulangerie plus que centenaire «Chez Taillaule». Olivier Jaccard, qui portait cette entreprise familiale depuis 23 ans, a décidé de prendre sa retraite.

C’est son arrière-grand-père Louis Junod qui avait acquis un bâtiment à la rue de la Charmille en 1916 pour y exploiter une boulangerie. D’ici la fin du mois, il en fermera définitivement les portes, pour prendre une retraite méritée, quelque peu usé par les contraintes du métier.

Dans sa jeunesse, Olivier Jaccard s’est imaginé successivement bûcheron, puis moine. Avant son service militaire, il découvre saint-François d’Assise: «J’ai toujours eu une fibre spirituelle et chrétienne, j’étais même ancien d’église à l’âge de 20 ans . C’est ainsi que l’on appelait à l’époque les membres du conseil de paroisse.» Mais il renoncera à en faire son pain quotidien.

Poursuivre l’héritage familial

Auparavant, Olivier Jaccard avait fait son service militaire dans les troupes sanitaires: «J’étais bien dans ce milieu à m’occuper des gens et à chanter dans les corridors. Déjà à l’école, j’adorais faire plaisir à mes camarades. J’ai toutefois vite compris que c’était à moi de poursuivre l’héritage familial, je n’avais pas le choix. C’était ainsi à l’époque, on ne pouvait pas dire non. Il faut dire que j’y travaillais depuis l’âge de 14 ans. Mon père avait repris le magasin de Bullet et avait un gros volume d’affaires. Michel Bühler l’avait bien compris. Dans un livre consacré à des figures locales, il a d’ailleurs écrit que «Bernard, mon père, avait besoin de moi».

A défaut d’avoir pu la pratiquer dans les ordres ou le domaine de santé, Olivier Jaccard, dit «Taillaule», a pu exprimer sa fibre sociale dans son métier et comme entraîneur de football. Il a marqué plusieurs générations de «footeux» dont celle de Raoul Savoy, ancien entraîneur et récemment celle de  l’équipe nationale de République centrafricaine.

«Pendant 25 ans, tout ce que j’ai fait, c’est donner. Sans compter. Du lundi au jeudi pour entraîner les juniors, la première équipe ou la «deux», le samedi pour le match et le dimanche, c’est moi qui jouais. Je rentrais vers 22-23h et me levais vers 2-3h pour travailler. Mais il faut dire que je n’étais pas encore marié!»

Son engagement social, il l’a aussi mis en œuvre en formant des apprentis – souvent issus des milieux d’immigrés – et en proposant des petits boulots à des étudiants qui, à une exception près, ont toujours émané de la communauté locale. «Très peu sont restés dans le métier. L’un d’eux est d’ailleurs devenu bûcheron. Un jour, il m’a dit que boulanger était le pire métier qu’il avait pratiqué.»

Un commerce plus viable

«Taillaule» garde néanmoins de très beaux souvenirs et exprime une gratitude pour toutes ses vendeuses toujours bien impliquées dans leur travail. «Mais il était temps de mettre la clé sous le paillasson. Ces dernières années, la situation n’a cessé de se dégrader et j’ai assez donné. Avec l’augmentation du prix des matières premières et de l’électricité, ce n’est plus vivable. Je dois bien avouer que financièrement, j’ai de la peine et que si ma femme n’avait pas un emploi, ça aurait été très compliqué. Voilà six ans que nous n’avons pas pris de vacances. Il était temps de rattraper tout ça.»

Il faut dire que les aléas de la vie n’ont pas épargné Taillaule ces dernières années. Avec ses sœurs Nicole et Corinne ainsi que sa femme Sandrine, il s’est beaucoup occupé de ses parents, comme proche aidant, alors qu’ils étaient atteints dans leur santé.  Puis c’est sa sœur Nicole qui gérait le magasin de la rue Centrale et tenait la comptabilité de l’entreprise, qui a eu un grave pépin de santé.

Taillaule a des projets concrets pour cette retraite: faire du vélo-tourisme avec son épouse et se consacrer davantage au chant, une passion qu’il pratique surtout depuis qu’il a arrêté le foot. Après avoir suivi des cours au Conservatoire d’Yverdon, il s’est mis à chanter avec le Chœur Horizon dirigé par Michel Cavin. «De nature plutôt timide, j’ai adoré monter sur scène et après une audition, j’ai été engagé par le festival d’opéra d’Avenches avec qui j’ai chanté pendant une dizaine d’années, puis à la cathédrale de Lausanne, à Paléo et à l’Arena de Genève. Dans le courant avril, je reprendrai des cours de chant avec le chanteur lyrique Ruben  Amoretti, installé à Madrid, via WhatsApp.»


Histoire de famille

Son arrière-grand-père Junod avait sa boutique à la rue du Jura. Il a remis l’entreprise à son grand-père Albert Jaccard, époux de sa fille Berthe en 1945. Comme le père d’Albert était tailleur et qu’il lui fallait un surnom, compte tenu du nombre de Jaccard dans la région, il a été baptisé Taillaule parce qu’il fabriquait la taillaule du Châtelard. «Il a exploité l’affaire jusqu’en 1962, date à laquelle c’est mon père qui l’a reprise jusqu’en 2002 lorsqu’il me l’a remise, il avait 70 ans, c’était bien tard, il me disait qu’il attendait que je sois marié. »


Livraison à l’ancienne

En plus de ses deux magasins de la rue de l’Industrie et de la rue de la Gare, Taillaule fournit la nouvelle épicerie de Bullet qui vient d’être reprise par Marie-Claire Champod et le magasin Denner de Sainte-Croix. Jusqu’en 2020, il faisait encore des tournées avec sa camionnette dans des usines et des entreprises, avertissant de son arrivée à coups de klaxon, comme à l’ancienne.


Début d’une carrière

En riant, Olivier Jaccard a pour habitude de dire que le chanteur Michel Bühler a commencé sa carrière dans la boulangerie de ses aïeux. «Sur le chemin de l’école, il s’y arrêtait pour ma grand-mère qui lui réclamait une chanson. Il le faisait avec plaisir et repartait avec une friandise.»