Après treize ans d’élaboration, le projet du parc éolien de la Grandsonnaz sera bientôt mis à l’enquête. Et la tension grimpe dans le village. Après des tracts déposés dans les boîtes aux lettres, le ton est monté entre les opposants et les autorités lors d’une séance d’information destinée uniquement aux habitants.
Ils sont une vingtaine en ce jeudi soir de mars dans la grande salle de Fontaines-sur-Grandson, dont les municipaux et les deux intervenants de la soirée: Pierre Cusin, président de l’association VOLauVENT, et Michaël Berset, chef de projet du parc éolien de la Grandsonnaz chez ennova SA. Peu de monde donc pour cette soirée lors de laquelle, pour la première fois dans cette commune, s’expriment des antiéoliens, à la suite d’une intervention d’un habitant lors du dernier Conseil général, alors que ce projet a déjà été maintes fois présenté par les autorités et le promoteur.
Il y a quelques semaines, un tract rédigé par l’association VOLauVENT est apparu dans les boîtes aux lettres des citoyens. Intitulé «Bientôt une quarantaine d’éoliennes entre le Chasseron et le Creux du Van?», il a en point de mire la mise à l’enquête du parc éolien de la Grandsonnaz. Ce document interpelle les citoyens sur le manque d’information concernant des installations alternatives à celle proposée par ennova. Les autorités des communes de Fontaines-sur-Grandson, de Fiez, de Mauborget et de Bullet ne tardent pas à rétorquer par un tout-ménage qui avait pour titre: «Des faits… plutôt que des craintes ou des suppositions», insistant sur les informations objectives qui ont été transmises jusqu’à ce jour.
Se porter garant de la vérité, présenter des faits mais aussi s’ériger en défenseur de la démocratie semblent être les véritables enjeux de cette soirée d’information. D’un côté, il y a Pierre Cusin, ingénieur EPFL, détenteur d’un doctorat. Il sait analyser et examiner des chiffres, c’est son métier. Il est également père de famille et vit à Villars-Burquin depuis une quinzaine d’années. De l’autre côté, Michaël Berset: ingénieur agronome, membre de plusieurs associations de défense de la nature, il a passé toute son enfance dans le Val-de-Travers. C’est par conviction qu’il travaille dans le domaine de l’éolien.
L’énergie éolienne est tout d’abord disséquée par Pierre Cusin à coup de graphiques complexes, d’études internationales, de cartes des vents. Difficile, en tant que novice, de prendre le recul nécessaire pour se faire une opinion. Seul élément tangible: un film d’animation montrant l’implantation des éoliennes sur les crêtes du Jura depuis le Mollendruz jusqu’au Creux du Van.
Conclusions de l’opposition: il s’agit d’une énergie intermittente caractérisée par un faible facteur de charge. L’implantation de ces machines en pleine nature représente un sacrifice de trop grande ampleur puisqu’il s’agit d’une technologie peu fiable.
Du côté d’ennova, la présentation du projet de parc éolien se veut technique et factuelle, et ne présente aucune différence avec ce qui a été relayé jusqu’à présent à la population.
Puis les choses s’enveniment: les promoteurs sont traités de vendeurs et les autorités communales de vendues. Pierre Cusin interpelle la Municipalité de Fontaines: «Pourquoi les communes montrent-elles un tel acharnement à défendre ce projet ? La seule chose que je vous reproche, c’est qu’en dix ans, vous ne m’avez pas appelé une seule fois pour présenter ça. Vous n’avez toujours écouté qu’un seul son de cloche et vous ne nous avez jamais porté de crédit. J’ai deux conseils sincères pour les autorités communales: vérifiez bien qu’il n’existe pas un contrat que vos prédécesseurs auraient signé et qui lie votre commune au promoteur. Les choses finissent toujours par refaire surface. Faites-le spontanément avant la mise à l’enquête car sinon on vous demandera ces documents officiellement. Et, à titre privé, assurez-vous bien qu’il n’y ait pas de conflits d’intérêts entre votre charge communale et ce projet.» Xavier Bösiger, vice-syndic, tique et assure qu’il «prend acte des menaces envers la Municipalité».
Du côté du public, une question demeure centrale: comment sortir du nucléaire et garantir un approvisionnement en énergie propre et indigène alors que la consommation explose?
Effectivement, le 21 mai 2017, la population suisse acceptait à une grande majorité la stratégie énergétique 2050 qui prône la sortie du nucléaire. à terme, l’éolien devrait atteindre 7,5% de la production totale d’électricité. à ce jour, quarante-deux éoliennes sont installées et ont produit 146 millions de kWh en 2020. Grâce à la mise en service du nouveau parc du Gothard, la production devrait couvrir la consommation de 40 000 ménages suisses d’après l’association Suisse Eole, soit 0,2% de la consommation totale du pays, un chiffre encore bien éloigné des objectifs fixés par la Confédération.
Faut-il donc accepter que l’Arc jurassien soit transformé en une zone destinée à la production d’électricité? Devra-t-on importer de l’électricité produite dans des centrales nucléaires ou fossiles à l’étranger pour pallier le manque de productivité chez nous? Autant d’interrogations déterminantes qui pèsent sur les épaules des citoyens appelés à se prononcer sur des projets éoliens.
Infos pratiques
Lieu: entre Bullet (au sud) et Buttes (au nord), soit à une altitude entre 1 300 et 1 500m.
Communes concernées: Fontaines-sur-Grandson, Fiez, Mauborget et Bullet.
Contexte: Sur les crêtes du Jura proches, une dizaine de parcs sont à l’étude dans les cantons de Vaud et de Neuchâtel, totalisant un peu plus d’une centaine de machines (Bel Coster, Sainte-Croix, Provence, Grandevent, Montagne de Buttes, Mont de Boveresse, etc.).
«Il est nécessaire que le public ait une vision globale de ce qui va arriver»
Pierre Cusin est le président de l’association VOLauVent au nom de laquelle il a présenté des arguments à l’encontre du projet de parc éolien de la Grandsonnaz et de l’énergie éolienne en général. Il n’a pas hésité non plus à reprocher à l’Exécutif son manque de transparence.
Quels sont les objectifs de l’association ?
Il s’agit d’abord d’informer, puis de s’opposer à la construction de trois parcs prévus entre le Chasseron et le Creux du Van qui totaliseront une quarantaine d’éoliennes. En 1999, j’ai commencé à suivre ce qui était prévu à Sainte-Croix et, depuis 2010, je m’informe en détail sur les différents projets. Sur les dix-neuf parcs prévus dans le canton de Vaud, chacun a son association combattante qui cherche à apporter de l’information à la population locale. Les promoteurs présentent chaque projet individuellement ce qui tient de la désinformation à mon sens. Il est nécessaire que le public ait une vision globale de ce qui va arriver, mais également une compréhension qui ne soit pas strictement limitée à celle des promoteurs. Ce qui me motive, à titre personnel, c’est la sauvegarde de la nature.
Etes-vous souvent intervenu dans des communes concernées par des projets éoliens ?
Personne ne m’invite, il faut le savoir. J’ai fait une première séance d’information en 2015 à La Béroche, puis à Villars-Burquin. Plus récemment, nous sommes intervenus aux Rasses et l’année dernière à Fiez. La séance de Fontaines-sur-Grandson est la seule qui a été organisée par des autorités sur pression d’un de ses conseillers.
Que leur reprochez-vous justement ?
Les promoteurs ont fait un énorme travail pour distiller dans l’esprit des gens que l’éolien est une solution miracle. Lorsqu’on expose que ce n’est pas le cas, on passe pour des briseurs de rêves. Je n’en veux pas aux communes, pour moi elles ont été bernées car l’énergie est un sujet extrêmement technique. C’est le Canton qui ne fait pas son boulot en confondant ce qui est légal et légitime. Les autorités communales sont à présent coincées par des conventions qu’elles ont signées avec les promoteurs de ces parcs et qui les contraignent à soutenir les démarches de mise en œuvre de ces projets. Ces documents, qui peuvent aller jusqu’à comporter une clause de confidentialité, les empêchent de fournir toutes les informations aux citoyens. C’est antidémocratique. Une telle convention a été signée à Bavois et je suis sûr qu’un document similaire repose dans un tiroir à Fontaines, Fiez, Mauborget et Bullet. Nous souhaitons fortement qu’il soit rendu public. M. Bösiger a pris mes remarques pour des menaces, mais ce sont des conseils basés sur des soupçons.
«La manière dont ils font pression sur les autorités est déplacée»
Vice-syndic et futur syndic de Fontaines, Xavier Bösiger répond aux opposants.
Les opposants vous ont adressé plusieurs reproches, notamment que la parole n’ait été donnée, pendant toutes ces années, qu’au promoteur du parc. Comment expliquez-vous cela ?
J’estime que ces reproches ne sont pas justifiés. Il faut savoir que le projet a été renvoyé de nombreuses fois devant le Canton et nous préférions attendre d’avoir un dossier complet et bien ficelé avant de le présenter à la population. Lorsque M. Rapin a fait sa demande au dernier Conseil, nous avons accepté car le projet est à bout touchant. M. Cusin aurait pu nous adresser un courrier afin d’organiser une séance. Je n’ai pas souvenir qu’il l’ait fait. Il faut également noter que les habitants ont toujours été très peu nombreux à se déplacer que ce soit sur le site lors des visites ou pour des séances d’information comme celle-ci.
Aviez-vous peur d’être accusé d’un manque de transparence si vous refusiez d’organiser la venue de l’association VOLauVENT ?
Non pas du tout. Des aper’infos sont prévus avant la mise à l’enquête, de plus grandes séances devaient avoir lieu, mais elles ont été freinées par les mesures sanitaires. C’est toujours facile d’attaquer lorsqu’on est un opposant, plus facile que de proposer des solutions. Ils ont une manière de procéder, de menacer en faisant pression sur les autorités qui est déplacée. Notamment, lorsqu’ils nous accusent de cacher des choses. Je tiens à rappeler tout ce qui a été fait: un parcours didactique a été mis en place pendant environ quatre mois, six visites guidées du site ont été réalisées ainsi que six visites du parc éolien au Mont-Crosin (Jura bernois), un stand d’information a été tenu pendant quatre jours au comptoir de Sainte-Croix, deux brochures tout-ménage ont été distribuées et une présentation a eu lieu au sein de notre Conseil général il y a quelques années.
Durant cette soirée, M. Cusin a adressé deux conseils aux autorités de Fontaines: d’une part, de rendre public toute convention qui aurait été passée entre les communes concernées et ennova et, d’autre part, de faire attention à ce qu’il n’y ait pas de conflits d’intérêts: quelle est votre réaction?
Premièrement, il ne s’agissait aucunement de conseils mais plutôt de menaces envers la Municipalité que M. Cusin a adressées devant l’assemblée. En 2008, un document a bien été signé entre le porteur du projet et la Commune. Je n’étais, par ailleurs, pas encore municipal à cette époque. Dans ce document, il est demandé que la Commune coopère à la réalisation du projet de parc éolien. Il est également précisé qu’un montant annuel, non négligeable pour une commune comme la nôtre, sera reversé. Nous n’avons rien à cacher, ce document sera rendu public au moment de la mise à l’enquête. Notre objectif est que tous les habitants puissent en disposer en même temps. Quant aux conflits d’intérêts, je ne vois absolument pas de quoi il parle.
Si le parc éolien voit le jour, que ferez-vous de l’argent reversé?
Notre objectif est de soutenir des initiatives individuelles qui tendraient à améliorer le bilan énergétique de notre commune, telles que la pose de panneaux photovoltaïques, l’isolation de bâtiments etc. De manière générale, de pouvoir faire bénéficier d’une subvention communale, en complément des subventions cantonales, tout projet d’amélioration. Nous essayons d’aller de l’avant, de participer à la stratégie énergétique 2050.
Pourquoi la Municipalité soutient-elle ce projet ?
L’éolien est complémentaire au solaire et à l’hydraulique. Il fait partie du mix énergétique qu’il faut promouvoir en Suisse. Ce n’est pas la solution idéale mais une solution transitoire et réversible. J’ai confiance en le porteur du projet et dans les faits qu’il nous présente. Ils ont tout fait pour réduire au maximum l’impact sur l’environnement. Des lois ont été votées par le peuple suisse, notamment sur la stratégie énergétique 2050. Si nous ne faisons rien de concret et continuons à agir de manière individuelle, les objectifs ne pourront pas être atteints. Nous restons évidemment ouverts au dialogue. Comme déjà dit, nous ne cachons rien à la population, les autorités communales ont uniquement accepté qu’un projet soit développé pour être mis à l’enquête publique, ce sera ensuite aux habitants de se prononcer.
«Le but de tout projet éolien est d’être implanté là où les régimes de vent sont suffisants»
Ingénieur en charge du projet de parc éolien de la Grandsonnaz chez ennova, Michaël Berset souligne le fait que la sortie du nucléaire est une volonté avant tout populaire.
Est-ce que l’énergie éolienne est indispensable dans le cadre de la stratégie énergétique 2050 ?
La meilleure énergie serait le Négawatt (le Watt non consommé). Aucune énergie n’est indispensable pour autant qu’on veuille en économiser, mais personne ou presque n’est réellement prêt à diminuer sa consommation. L’éolien fait partie du mix des énergies renouvelables au même titre que les autres. Il n’y a pas de concurrence entre les énergies. L’éolien a toutefois cet avantage qu’il est totalement réversible après exploitation bien qu’il transforme provisoirement le paysage où il est implanté. D’autres énergies renouvelables n’ont pas cet avantage précieux.
Pourquoi les crêtes du Jura sont-elles propices à la construction de plusieurs parcs éoliens ?
Le but de tout projet éolien est d’être implanté là où les régimes de vent sont suffisants et où il sera donc le plus productif. Les régimes de vent les plus intéressants, c’est bien connu, se rencontrent souvent en altitude (en Suisse notamment). Le but de tels projets étant aussi d’en minimiser les impacts : par exemple, les crêtes, par rapport aux Alpes, sont facilement accessibles et comportent des infrastructures électriques. Ceci permet donc d’éviter de tout devoir créer et d’ainsi minimiser l’impact sur l’environnement. Le Chasseron est l’un des endroits les plus venteux de Suisse romande mais aucune machine n’est planifiée à moins de 1 600 mètres du sommet.
Des conventions lient-elles ennova et les communes partenaires du projet de parc de la Grandsonnaz ?
Un document a bien été signé comme lors de n’importe quel projet d’importance dans une commune, afin de développer un projet complet en vue de sa mise à l’enquête. Il s’agit d’une validation par les autorités publiques, après votation au sein de l’organe communal élu, qu’un dossier complet pour la mise à l’enquête publique d’un projet touchant, notamment, son territoire communal (alpages) soit élaboré. Rien de plus. L’unique obligation pour la commune consiste à s’assurer, comme pour toute mise à l’enquête, d’une part que la législation et les procédures soient respectées et, de l’autre, que le processus démocratique ne soit pas bafoué.