Lever de rideau sur le Grand Hôtel des Rasses
13 mars 2015Bullet – Après «Le rêve d’Edouard», le Sainte-Crix Jean-Claude Piguet a publié un second ouvrage dédié à l’histoire agitée de cet emblème du Balcon du Jura.
Grand Hôtel des Rasses, un soir de février 1955. L’administrateur-délégué Charles Addor et sa compagne Marti arrivent à l’entrée de l’établissement, tous deux tirés à quatre épingles. «La foule est considérable, près de six cents personnes, autant dire que ça se bouscule et que l’on n’avance pas, à force de saluer tous les participants que l’on rencontre, car on les connaît tous, ou presque. Le hall, les salons, la salle à manger prennent des allures étourdissantes avec les plafonds enrubannés de couleurs, les éclairages tamisés et ces machines fantastiques que sont les projecteurs, les réflecteurs, les enregistreurs, les caméras qui se profilent en ombres chinoises.»
Cet épisode grandiose de l’histoire du Balcon du Jura se déroule dans le cadre du tournage du film «Gueule d’ange», de Marcel Blistène. Tombés amoureux du panorama lors de leur passage au Grand Hôtel, le producteur et le metteur en scène ont, effectivement, décidé de réaliser les scènes de vacances hivernales dans la région.
Si le long métrage au succès médiocre ne réservera, au final, que cinq minutes à l’escapade en terres jurassiennes, il n’en demeure pas moins que l’événement a eu le don de «passionner une bonne partie de la population», apprend-on en lisant «Somptueuses turbulences», le second ouvrage de Jean-Claude Piguet consacré à l’histoire du Grand Hôtel des Rasses.
Tout comme « Le rêve d’Edouard», il puise ses racines dans une commémoration. Celle des 100 ans de l’établissement, un âge respectable auquel Hans Wyssbrod, alors directeur, a souhaité rendre hommage par le biais d’une plaquette dont l’éditeur sainte-crix s’est vu confier l’élaboration en 1997.
Une histoire à révéler
Les recherches entreprises par Jean-Claude Piguet lui font découvrir un passé riche, auquel il décide de donner une plus large tribune. Au départ, il mise sur l’écriture factuelle, mais ce parti pris ne convainc pas sa femme et sa fille, alors il romance ses propos. Le récit est divisé en deux parties, reflets d’époques différentes. Celle du «Rêve d’Edouard», de 1898 à 1939, marque le destin «épique» de la famille Baierlé, fondatrice du Grand Hôtel. Le second chapitre, poursuivi, depuis 2011, sous l’égide du groupe Boas, met en scène des gens du coin.
Ces femmes et ces hommes, le Sainte-Crix a voulu leur redonner vie à travers des dialogues et des descriptions gages d’un conséquent travail de documentation. Charles Addor, le premier à apparaître n’est pas le moindre des personnages. Devoué corps et âme à l’établissement pendant trente ans, il était, aux yeux de Jean-Claude Piguet, un «entrepreneur visionnaire, au-delà des contingences communales» qui a joué un rôle prépondérant dans l’animation touristique du Balcon du Jura. En 1954, il s’engage, par exemple, dans l’installation d’un téléski aux Rasses, une station placée sous le feu des projecteurs au début de l’année 1956, avec l’organisation des Championnats du monde de ski pour journalistes professionnels.
Cet événement donne lieu à un grand bal, une soirée mémorable, filmée par la télévision et fréquentée par de nombreuses personnalités: «… les plafonniers de la grande salle s’éteignent pour ne révéler qu’un piano à queue vivement éclairé. Les conversations cessent aussitôt et ne subsiste plus que le léger ronronnement des caméras. Gérard Saint-Val, s’avance, un micro à la main, et présente, avec sa gouaille parisienne, les acteurs français et suisses qui sont présents, jeunes espoirs du cinéma, ainsi que le grand Dany Carrel. Nicole Berger, tout auréolée de son succès dans le film de Claude Autant-Lara Le blé en herbe, fait forte impression. Le présentateur conclut en annonçant la grande vedette de la soirée, Charles Aznavour», écrit l’auteur.
Considéré comme la «carte de visite» des industries sainte-crix florissantes dans les années 1950, le Grand Hôtel des Rasses sera, ensuite, placé sous l’égide d’autres bienfaiteurs, Willy Hofer, puis Raymonde et Hans Wyssbrod.
L’humilité des gens du coin
L’ouvrage de Jean-Claude Piguet va bien au-delà des couloirs de l’hôtel. Il dresse un portrait socio-politique détaillé, pour «plonger le lecteur dans l’esprit du temps». On apprend ainsi qu’un promotteur parisien présente, en 1959, un rêve touristique pharaonique qui ne trouve pas grâce aux yeux des autorités locales. Ce refus en dit long sur la mentalité des gens du coin, traduite en ces termes par l’auteur: «Dans le Jura vaudois, plus les projets sont grands et ambitieux, moins ils ont de chance de se réaliser. On aura encore maintes occasions de le constater. Les gens du lieu sont réalistes, attachés à leur possible, ils n’ont toujours pu compter que sur eux-mêmes et gardent une méfiance atavique à l’encontre des beaux parleurs, des soi-disant visionnaires qui prétendent leur apporter monts et merveilles».
Le Grand Hôtel des Rasses, si cher aux habitants du Balcon du Jura, fait faillite en 1975, à l’heure de la déroute des entreprises locales, et ferme. L’introduction du système de copropriété, encore en vigueur aujourd’hui, lui permet de rouvrir ses portes en 1977, avant d’autres remous.
Jean-Claude Piguet confie que l’arrivée de Bernard Russi et de sa femme Anne, propriétaires de l’établissement depuis 2011, a été un vrai soulagement dans la région. Au même titre que «Le rêve d’Edouard», son livre «Somptueuses turbulences», paru aux Editions Mon Village, a reçu un bon accueil. «J’en ai été très étonné. Les gens d’ici ont découvert un monde clos qui fait partie d’eux-mêmes», commente-t-il.