Retour de la langue bleue en territoire helvétique
26 septembre 2024 | Texte: Maude BenoitEdition N°3796
Depuis un mois, l’épizootie de la langue bleue se répand dans les exploitations helvétiques et notamment vaudoises. Une maladie dont les causes et les conséquences sont souvent méconnues.
La langue bleue, bluetongue ou fièvre catarrhale ovine, est de retour depuis la fin du mois d’août et inquiète les éleveuses et éleveurs suisses. Selon l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV), le bilan au 23 septembre 2024 est de 335 élevages touchés par l’épizootie. Dans le canton de Vaud, on dénombre six élevages bovins et un ovin contaminés.
Cette maladie au nom curieux se caractérise notamment par la coloration de la langue et/ou du museau de l’animal. Un virus qui désarme bon nombre d’éleveuses et éleveurs. Les vétérinaires se veulent toutefois rassurants. L’automne étant arrivé, les moustiques porteurs du virus devraient disparaître et avec eux, la maladie.
Une épizootie intriguante
La maladie de la langue bleue est considérée par l’OSAV comme une «épizootie». Ce terme désigne une maladie contaminant abruptement un grand nombre d’animaux, dans une même zone territoriale. Ainsi, l’épizootie est à l’animal, ce que l’épidémie est pour l’homme. Dès lors, la langue bleue fait partie des épizooties à combattre selon l’OSAV. En cas de symptômes, les éleveuses et éleveurs doivent donc immédiatement et obligatoirement en informer un vétérinaire. Ce dernier s’occupe d’annoncer les cas et de prélever du sang pour analyse.
Selon le site de l’OSAV, la maladie se transmet par piqûres de moucherons culicoïdes appartenant à la famille des cératopogonidés. Ces petits insectes d’origines subtropicales, se déplacent désormais au nord, rendu viable pour ces nuisibles à cause du dérèglement climatique. Désormais, tous les continents sont concernés.
Epée de Damoclès qui pèse au-dessus des exploitants, cette maladie vient par épisodes. Se propageant depuis les années 2000 en Europe, les premiers cas sont apparus en Suisse en 2007. Endémique jusqu’en 2010, la Suisse se considère comme libérée de la maladie en 2012. Elle fait son retour en 2015 et sévit jusqu’en 2020. Après une période d’accalmie, un cas de maladie de la langue bleue de sérotype 8 (BTV-8) est venu troubler l’ordre apparent en août 2024. Ce virus était déjà connu des services vétérinaires, avec le BTV-4. Entre-temps, un nouveau variant déjà connu en France et en Allemagne, le sérotype 3 (BTV-3), est venu rajouter de la complexité à la situation helvétique.
Des animaux aux museaux bleus
La maladie se caractérise par des symptômes de fièvre et d’inflammation des muqueuses, par des cas d’avortements, d’enflures au niveau de la tête, d’une salivation excessive et d’une teinte bleuâtre au niveau du museau et/ou de la langue. Ce dernier symptôme visuellement alarmant est d’ailleurs à l’origine du nom de la maladie. Marcel Pradervand, vétérinaire à Orbe et Sébastien Hadorn, vétérinaire à Champagne insistent sur le fait que l’humain n’encourt aucun danger et qu’aucune menace sanitaire n’est à prévoir. Il est donc toujours possible de consommer de la viande et des produits sans restriction.
Ce sont les bovins, les ovins et les caprins qui sont généralement touchés par la maladie. Chez les caprins, elle est souvent subclinique, c’est-à-dire que les symptômes ne sont pas visibles. Les bovins, quant à eux, peuvent souffrir de symptômes sévères et d’une baisse de la production laitière. Leur pronostic vital n’est que rarement engagé.
Chez les moutons, en revanche, la maladie peut être mortelle. Depuis le mois d’août, l’épizootie est d’ailleurs particulièrement inquiétante dans les cheptels ovins du nord et de l’ouest de la France, ainsi que dans le reste de l’Europe.
Quel remède?
Comme il s’agit d’une infection virale, seuls des anti-inflammatoires sont donnés aux animaux infectés. C’est à leur système immunitaire de se battre contre le virus.
Il existe des vaccins pour les virus de sérotype 4 et 8. Comme la Suisse est relativement épargnée, il n’y pas d’obligation de vacciner les cheptels. En cas d’estivage de l’autre côté de la frontière, les vaccins sont en revanche obligatoires. Actuellement, les vaccins pour les variants BTV-4 et le BTV-8 sont en rupture de stock.
Concernant le nouveau virus de sérotype 3, il n’existe pas encore de vaccin autorisé en Suisse comme c’est le cas dans l’Union européenne. Selon Swissmedic, «elle dispose d’une base légale permettant à ses États membres d’utiliser – dans certaines circonstances – un vaccin non encore autorisé […]. Certains pays de l’UE (l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique et la France) ont déjà fait usage de cette dérogation. La Suisse ne dispose quant à elle d’aucune législation permettant l’application d’une telle procédure».
Vers une résorption
En cas de contamination, les éleveuses et éleveurs doivent prendre quelques mesures, comme le traitement de l’ensemble du troupeaux avec des produits ou des techniques qui éloignent les nuisibles. Autre mesure possible demandée par le vétérinaire cantonal : la mise sous séquestre des animaux pendant 60 jours. Aucun animal ne doit être sorti ou introduit dans le troupeau.
Face à ces difficultés, les vétérinaires Marcel Pradervand et Sébastien Hadorn se veulent rassurants et précisent qu’avec l’arrivée des températures plus fraîches, l’épizootie devrait se résorber d’elle-même, les moucherons devant disparaître. Les risques de contamination restent toutefois possibles jusqu’en novembre.
Si les éleveurs et éleveuse peuvent désormais s’assurer contre certaines épizooties, la langue bleue ne fait pas partie des maladies prises en charge. Pour l’heure, les pertes de revenus entraînées par l’éventuelle mort des bêtes, la baisse de productivité, ainsi que les soins sont assumées par l’exploitation. Toutefois, comme expliqué plus haut, en raison de l’automne, le nombre de cas ne devraient plus augmenter exponentiellement. Pour l’année prochaine, Sébastien Hadorn souligne qu’il est impossible de savoir si l’épizootie reviendra et si oui, sous quelle forme.
Risque de mise à mort
Pour les agriculteurs concernés, les pertes restent tout de même importantes. «Il faut différencier le pronostic vital et le pronostic économique des animaux de rentes», précise Sébastien Hadorn. En effet, si le pronostic vital des animaux est rarement engagé (sauf pour les ovins), «les animaux prennent un tel coup, sont tellement affaiblis ou amaigris, qu’il ne sont plus rentables et doivent parfois être mis à mort» ajoute-t-il. Si cette pratique peut sembler cruelle, Sébastien Hadorn précise qu’il en va de la santé économique de l’exploitation pour qui les coûts occasionnés pour soigner une bête dans cet état d’affaiblissement peuvent mettre l’exploitant et le reste du troupeau dans une situation délicate. Sans oublier la possible mise sous séquestre qui soustrait à beaucoup d’éleveuses et éleveurs des rentrées d’argents nécessaires.
Le crève-cœur d’une agricultrice de Valeyres-sous-Rances
Noémie Golay, agricultrice à Valeyres-sous-Rances est directement confrontée à la maladie. Une bête de l’exploitation de son compagnon à Chavannes-le-Veyron a été contaminée le 10 septembre 2024. «On est allée la chercher au parc et c’est là qu’on a remarqué qu’elle bavait énormément et que son dos était moite», explique l’agricultrice. Après consultation du vétérinaire, le résultat est sans appel : il s’agit bien d’un cas de langue bleue. Cette vache, tarie depuis deux mois, était portante. «Etait», car à cause de la maladie, le veau est mort en cours de gestation. La bête a donc dû être avortée. «On a essayé de la traire pour voir si elle avait du lait, mais elle n’a rien donné», constate Noémie Golay. «Elle est tellement affaiblie par la maladie et cette interruption de gestation, qu’elle a énormément maigri. C’est l’une des vaches à laquelle nous sommes le plus attachés… Mais nous risquons de devoir nous en séparer. Nous avons déjà perdu beaucoup d’argent, et ça ne va pas s’améliorer», déplore-t-elle. En effet, tout le troupeau a été mis sous séquestre pendant 60 jours par le vétérinaire cantonal. Ils ne peuvent plus vendre de bête pour la viande (sauf autorisation du vétérinaire) et ne pourront peut-être pas accueillir les bêtes en estivage jusqu’au 1er octobre comme prévu. «Et 60 jours, c’est long, très long» commente Noémie Golay. Elle ne comprend d’ailleurs pas vraiment pourquoi le séquestre est toujours de mise si la maladie ne peut se transmettre que par ces petits moucherons. «J’ai entendu dire qu’il y avait des discussions pour retirer les séquestres, on verra ce que cela dit.»
Noémie Golay se dit vraiment surprise de voir à quel point ses collègues ne connaissent pas l’existence de cette maladie, ni sa présence en Suisse. «Quand, j’en parle autour de moi, peu sont ceux qui sont au courant. Je ne comprends pas pourquoi un courriel mentionnant les mesures préventives n’a pas été envoyé à tous les agriculteurs par le vétérinaire cantonal au moment où les premiers cas ont été annoncés», se questionne-t-elle.
Noémie Golay déplore aussi le manque d’aide de la part des assurances. «Après une année comme celle-ci où les rendements de foins et de blé ont été catastrophique, c’est une difficulté de plus qui s’abat sur nous». Des situations qui risquent de se répéter dans les années à venir avec la situation climatique actuelle.